mardi 17 avril 2018

Des éclats de porcelaine (1/2)

Suite de six assiettes de l'artiste César, émaillées d'un motif d'assiettes brisées, 1973
César : "Assiettes brisées" (Ed. Atelier A, 1973) Source : Oger-Blanchet

En brisant une assiette ancienne, il y a quelques temps, j’ai hésité cette fois à la jeter. Cette fois, car il m’est déjà arrivé de casser des assiettes, mais curieusement (ou pas), uniquement des assiettes auxquelles je tenais. Les précédentes avaient fini à la poubelle, hélas, c’était de belles assiettes de faïence de la fin du XVIIIe siècle, et je m’en veux encore (ah, culpabilité, quand tu nous tiens…)

Cette fois donc, je décidai de mettre les morceaux de côté, et un jour qui sait, oui, sûrement, bien entendu… Pourtant les débris ne restèrent pas en vrac très longtemps, et bientôt je ressortais une colle antédiluvienne pour recoller mes éclats de porcelaine… et de la poudre d’or. Mais de cela il sera question plus tard dans une autre publication, commençons par le commencement : la cassure.


Casser la vaisselle :

 

Si en France casser de la vaisselle tient surtout du cliché de la scène de ménage, dans de nombreux pays, il s’agit d’un acte bien plus symbolique.
Défouloir libérateur, le geste chasse la colère, libère les tensions et éloigne même les démons dans certaines cultures.

Photo : henrikecharlotte
En Allemagne, par exemple, il est d’usage, la veille d’un mariage, de réunir les proches du couple pour le Polterabend : coutume sans doute plus ancienne que les traditions chrétiennes, il s’agit de casser un maximum de porcelaine en faisant le plus de bruit possible, afin de faire peur aux mauvais esprits. Et plus il y aura de vaisselle cassée, et donc d'éclats de porcelaine durant ce Polterabend, moins les futurs mariés en casseront pendant leur vie commune, au propre, comme au figuré. Ils devront ensuite balayer les morceaux ensemble, signant par là la cohésion du couple. "Scherben bringen Glück!" c'est à dire : "Vaisselle brisée apporte félicité!"

La tradition existe dans différents pays d’Europe :  en République Tchèque c’est le jour des noces que l’on casse une assiette devant les mariés.

Photo : Simona Smrcková et Kamil Saliba


En jouant sur le registre de la porcelaine à casser pour rendre un mariage heureux, Rolle Kebe a imaginé pour la manufacture allemande de porcelaine Rosenthal un joli cadeau de noces : une enveloppe de porcelaine que l’on doit briser pour y trouver la participation « porcelaine » à la liste de mariage.

Der Hochzeitsumschlag (L'enveloppe de mariage), Kolle-Rebbe pour Rosenthal


Assiette brisée : Fabienne Yvert
Il existe une autre tradition d’assiette cassée liée aux engagements : si dans la culture germanique la vaisselle cassée représente le bonheur à venir, dans la tradition juive, le plus souvent lors des fiançailles, l’assiette sera brisée, généralement par les deux mères, dans un tout autre symbole : Tout comme la porcelaine cassée ne peut être complètement réparée, des fiançailles rompues seront irréparables.
 
Dans certaines familles, "on confectionne à l’intention de la fiancée un collier à partir des fragments brisés ; dans d’autres, on les distribue aux jeunes filles de l’assistance pour leur souhaiter d’avoir bientôt la même chance." (source : Fabienne Yvert, une artiste dont vous devriez aller voir le travail, ici, ou là!)



Martin Margiela et Julie Decubber ont chacun interprété à leur façon le collier d'éclats de porcelaine, et à chacun sa symbolique différente :
Collier Maison Margiela, dans la lignée de ses gilets d'assiettes brisées à voir ici ou, et autres recyclages d'objets usuels.
Collier "Scène de ménage", Julie Decubber


Le défouloir :


Lustre Porca Miseria, fait d'éclats de porcelaine brisée, Ingo Maurer 1994, pour la salle à manger du manoir de Waddesdon, commande de Lord Rotschild
Lustre "Porca Miseria!" Ingo Maurer, 1994
Manoir de Waddesdon
source : Pas grand chose
De la chasse aux démons extérieurs à celle des démons intérieurs, il n’y a qu’un pas, et c’est en Grèce qu’on en trouve le meilleur exemple : Briser des assiettes montre que l’on veut faire la fête, on va tout casser, et ce n’est pas qu’une figure de style. Et d’ailleurs, assiettes et verres, tout y passe!
L’habitude de casser des assiettes semble dater des années 1930, dans quelques petits cafés marginalisés des grandes villes grecques, puis s’étend jusque dans les années 1960 où elle bat son plein dans les centres de divertissement. Interdite par la dictature (1967-1974), cette tradition se restreint dans les cafés en Grèce, mais est toujours vivante notamment chez les Grecs expatriés. Les assiettes à casser ne sont plus en porcelaine mais en plâtre, et l'on en jette aussi bien en signe de liesse, qu'aux pieds des musiciens ou des danseurs pour les acclamer, et montrer l'admiration que l'on a pour eux. On voit cette pratique dans les bouzoukia, clubs où l'on danse sur de la musque bouzouki, (entre autre le rembetiko, la danse de l’homme ivre) mais aussi lors des fêtes, mariages, baptêmes, etc.

"En Grèce, briser des assiettes, c’est chasser les maux intérieurs et la colère, c’est se défouler et montrer qu’on veut faire la fête. En jetant l’assiette, on dit « Opa ». Et puis, on danse!" (source)


Morceaux d'assiettes de chocolat, Delphine Huguet
Delphine Huguet, artiste plasticienne culinaire et ses assiettes brisées (chocolat)



Le cassage d’assiette est bien dans ce dernier cas un défouloir, une thérapie choc contre le stress. A ce propos, en France ici ou , et un peu partout dans le monde, on voit fleurir des ateliers ou des lieux de destruction pour se détendre, où le public est invité -sous combinaison protectrice- à détruire tout ce qu'on leur met sous la main. 

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La suite? Il s'agira bien sûr de raccommodage, de réparation, de recyclage ou d'upcycling... 

1 commentaire:

Merisi a dit…



It's such a small world, the source for the image of the "Porca Miseria!" chandelier by Ingo Maurer is a friend of mine (Karen at Pas grand chose, http://athousandmiles-k.blogspot.co.at/2011/02/broken-chandeliers-and-italian-curses.html). ;-)

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